LA RECHERCHE

CRSH - Effet de la surveillance sur les interactions sociales dans un univers virtuel

L’objectif principal de ce projet est de mieux comprendre l’effet de diverses stratégies et techniques de surveillance sur l’action humaine. Ceci, tant pour ceux qui sont surveillés, pour ceux qui surveillent et pour ceux qui bénéficient des produits de la surveillance.
Pour remplir cet objectif, quatre étapes importantes devront être franchies :

  • Premier sous-objectif : (mieux comprendre les représentations de la surveillance) En tout premier lieu, nous devons comprendre ce en quoi consiste la surveillance pour l’individu en contexte. Ceci implique un certain nombre de dimensions : dans quelles conditions sociales et environnementales sentons-nous que quelqu’un nous « sur-veille » ou « veille-sur » nous ? Quelles sont les caractéristiques qui rendent la surveillance désirable, ou bénigne, et quelles sont celles, au contraire, qui la rendent menaçante ? Ces caractéristiques sont-elles généralisables ? Quelle est leur relation avec le reste de l’environnement (un environnement d’apparence dangereuse rend-il la surveillance plus désirable ? Au contraire, un environnement plaisant rend-il la surveillance irritante ?). Enfin, nous devrons également déterminer si le fait d’être surveillé par d’autres personnes ou par des dispositifs technologiques est conçu de la même manière.
  • Deuxième sous-objectif (relation surveillance-conception des règles [déviance-conformité]) L’un des aspects fondamentaux de tout groupe social est sa structuration par des règles. Ces règles sont généralement variables dans leur rigueur, dans leur spécificité, dans leur légitimité telle que perçue par les membres, dans l’effet produit par leur contravention (rapidité et sévérité de la réaction sociale, par exemple). Ainsi, pour comprendre l’effet de la surveillance sur l’action, nous devrons élucider son effet sur la perception des règles et de la déviance ainsi que sur la réaction des individus. Par exemple, la présence manifeste d’une surveillance organisée affranchit-elle les individus de réagir eux-mêmes à des déviances dont ils sont témoins ?
  • Troisième sous-objectif (aspects socio-éthiques). De plus, il faudra être en mesure de comprendre comment la légitimité de la surveillance est construite. Est-ce simplement le résultat de la perception d’un risque — c’est-à-dire, les individus jugent-ils que la surveillance est bonne parce qu’ils sont convaincus qu’elle les protège contre un danger réel — ou est-ce que d’autres considérations entrent en jeu, telles que la conception personnelle et/ou culturelle d’un « droit à la vie privée » ou la confiance qu’on peut avoir en ceux qu’on suppose en train de surveiller ?
  • Quatrième sous-objectif (relation surveillance-comportement). Une fois que les caractéristiques pratiques de la surveillance seront mieux comprises, nous devrons nous attarder sur les modalités de leur effet — ou absence d’effet — sur le comportement des individus. La surveillance parvient-elle à dissuader la déviance ? A-t-elle pour résultat de remplacer les comportements civiques existants, comme la surveillance primaire, individuelle ou le réflexe de porter secours ? Son effet varie-t-il selon l’âge, le sexe, l’éducation, etc. ? Bref, il s’agira d’éclaircir les conditions dans lesquelles le fait d’être vu a un effet sur l’action individuelle et en groupe, ainsi que la nature de cet effet.

Contexte
Littérature universitaire pertinente
Notre projet s’inscrit dans deux grands types de littérature universitaire. Le premier se rapporte à ce qui est communément appelé les « surveillance studies » et constitue une sphère montante de la sociologie contemporaine — surtout chez nos collègues anglo-saxons (Lyon, 2006, 2007 ; Ericson et Haggerty, 2005 ; Murakami Wood, 2009). L’étude des facteurs sociaux qui sont à la source de stratégies et de technologies de surveillance, ainsi que les rétroactions de ces stratégies et technologies dans l’espace social est relativement nouvelle et a connu sa dernière très forte impulsion avec l’invention et la dissémination de dispositifs de surveillance de haute technologie.

Dans ce contexte, la surveillance est une activité de collection, de conservation et d’analyse d’information portant sur des personnes, des activités ou des systèmes, dans un but de contrôle. Or, à ce jour plupart des recherches courantes dans ce champ se situent au niveau macrosociologique, où les chercheurs explorent la surveillance comme un phénomène social et politique et en étudient surtout les caractéristiques générales. Le présent projet viendra jeter une lumière essentielle sur la « boîte noire » des mécanismes réels de la surveillance et les caractéristiques spécifiques de divers modes de surveillance.

Les études sur la sécurité ont montré que la production d’espaces sécuritaires est un travail constamment répété, pour la simple raison que les individus s’adaptent aux nouvelles conditions qui leur sont imposées (Leman-Langlois, 2007b). Ceci, autant pour les victimes potentielles — qui n’hésitent pas à contourner les dispositifs visant à les protéger lorsque ceux-ci leur paraissent trop complexes ou laborieuses — que pour les délinquants potentiels — qui apprennent très vite à contourner les caméras de surveillance, par exemple. Autrement dit, les paramètres du fonctionnement et les conséquences de toute stratégie de surveillance ne se situent pas qu’au niveau sociopolitique: c’est aussi une question microsociologique de relations humains-machines (dans la mesure où des dispositifs technologiques sont impliqués)-humains. Cette interaction entre humains et machines, faite de stratégies et de contre-stratégies, a d’ailleurs été décrite par Marx (2008) comme un jeu.

Notre second type de littérature universitaire pertinente est celle qu’on nomme en criminologie étude de la « réaction sociale » ou du contrôle social. On y trouve à la fois des études sur l’organisation de mécanismes et d’institutions de contrôle (dont les lois) et d’autres portant sur l’effet de ces contrôles sur divers groupes sociaux (les délinquants, les victimes potentielles, les agents responsables du contrôle, etc.). Entre autres, le projet se retrouve particulièrement près des études visant à établir la manière dont sont constitués les comportements à proscrire et la forme que prendra leur sanction, par exemple en matière de criminalité transnationale (Findlay, 2008) ou du cybercrime (McGuire, 2007). À cela près que nous proposons de l’examiner au niveau individuel plutôt que culturel. Dans nos expériences projetées, autant les sujets « surveillés » que « surveillants » devront évaluer la déviance ou conformité de divers comportements — les leurs et ceux des autres — afin d’évaluer la nature et le risque de réaction qui pourrait être déclenchée (par exemple, à quel point puis-je tricher, dans quelles circonstances, lorsque surveillé par qui ?). Enfin, il est évident que nos conclusions seront particulièrement importantes pour les études de l’efficacité des contrôles sociaux, tant formels qu’informels, par exemple le corpus portant sur l’effet dissuasif des sanctions (Cornish et Clarke, 2006), sur le choix rationnel et sur les activités routinières (depuis Cohen et Felson, 1979).

Liens avec la recherche en cours
Ce projet s’inscrit dans le développement du programme de recherche de la chaire de recherche du Canada sur la surveillance et la construction sociale du risque, dont je suis titulaire depuis août 2009 (social-surveillance.com). Le programme de la chaire s’étend sur trois axes fondamentaux : 1) la pratique de la surveillance, 2) la construction sociale du risque et 3) la structure des rapports sociaux. Le présent projet s’inscrit donc principalement dans les axes 1 et 3, avec des retombées indirectes pour l’axe 2.

Depuis quelques années nous nous sommes penché sur plusieurs aspects de la surveillance, dans de cyberespace (Leman-Langlois, 2005, 2006a, 2008d), sur la voie publique (Leman-Langlois, 2006, 2008a) et dans les espaces privés (Leman-Langlois, 2007a ; Leman-Langlois et Dupuis, 2007, Leman-Langlois et Brodeur, 2005). Nous avons également tenté de construire un cadre théorique particulier à la surveillance à l’époque des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC ; Leman-Langlois, 2008, 2008b, 2008c ; Leman-Langlois, 2007).
La présente recherche vise à informer et à compléter ces recherches et efforts de théorisation, à l’aide de données expérimentales et d’observation empirique directe.

Importance et originalité de la recherche proposée
Ce projet est hautement original tant pour son sujet direct que pour la méthodologie employée. D’une part, l’observation en temps réel de la modification des comportements et des interactions par la modalité de surveillance en cours n’a tout simplement jamais été réalisée. En fait, la presque totalité de la littérature sur l’efficacité de la surveillance se contente de supposer un effet (ou l’absence d’un effet) dissuasif, sans jamais en explorer la nature ou le fonctionnement. Au mieux, on a questionné certains sujets (généralement des délinquants, comme l’étude classique de Short et Ditton, 1998) sur la modification de leurs habitudes.

Jusqu’à maintenant, il a donc été très difficile, voire impossible, d’observer avec la moindre rigueur les actions et interactions d’acteurs en contexte de surveillance (surtout si on veut observer à la fois les surveillants et les surveillés). La difficulté provient surtout du fait que de tels contextes sont généralement construits à des fins de production de sécurité, qui sont peu compatibles avec l’observation scientifique (en plus d’être la plupart du temps incomplets, dysfonctionnels et d’accès limité) et qui, par leur nature, posent des problèmes éthiques quant à la vie privée des « sujets » involontaires.

Contribution prévue à l’avancement du savoir
Contrairement à la recherche conventionnelle, notre méthodologie nous donnera accès à une série de nouvelles connaissances sur le fonctionnement réel de la surveillance et du contrôle social, au niveau du groupe et de l’individu en contexte d’interaction, à l’aide d’expériences qui resteront purement virtuelles. Ceci devrait permettre de remplacer les déductions, suppositions et axiomes propres à la majorité des études qui se sont penchées sur le sujet à date.

D’un point de vue pratique, il est évident que tous ceux qui sont intéressés de près ou de loin à la production de la sécurité seront intéressés d’enfin connaître les modalités réelles d’une surveillance efficace et qui minimise les effets secondaires négatifs (entre autres, la suspicion généralisée et la réduction de l’initiative et de la créativité). Par exemple, après que le gouvernement ait dépensé des millions de livres pour l’installation de caméras à Londres, la police de la ville avoue qu’elles sont très peu efficaces dans la prévention des crimes. Nous devrions être en mesure d’expliquer cet échec.

Cadre théorique
Nous avons développé un cadre théorique, durant les dernières années, qui fait appel à des outils assemblés à partir d’une certaine variété de sources. Premièrement, nous faisons appel à Latour (2005) et sa théorie acteurs-réseaux, qui perçoit l’acteur humain comme partie prenante d’un « réseau ». Ce réseau est formé par tous les autres acteurs humains qui interagissent ensemble mais également d’objets variés, qui jouent aussi un rôle. Ce flux constant d’interactions forme et transforme tous les membres du réseau à la fois. Ainsi, nous tenterons de faire abstraction des différences entre la virtualité et la réalité physique, entre les acteurs, les avatars et les machines qui leur donnent vie, pour établir le fonctionnement des relations et des interactions qui sont à la base de la construction des subjectivités et des représentations, sans égard aux catégorisations extérieures artificielles.

Deuxièmement, le courant ethnométhodologique nous sera également extrêmement utile puisque nous voyons les perceptions et les actions des acteurs comme le résultat de la rencontre de facteurs contextuels (l’action des autres, le fonctionnement des machines, le déploiement de stratégies de surveillance, etc.) qu’ils sont eux-mêmes en train de créer (au sens où ils doivent leur apposer une signification afin de pouvoir réagir ; Francis et Hester, 2004). Le contexte de l’action étant le résultat d’activités constantes visant à le constituer, nous devrons également tenir compte de l’interaction entre nos activités de création de l’environnement de la simulation (géographie, architecture, personnages, événements programmés, objets, etc.) et les activités de création de la signification de ces éléments par les participants.

Nous concevons qu’il est inusité d’accrocher de telles théories à une méthodologie empirique, expérimentale et, du moins partiellement, quantitative. Nous croyons que c’est là une opportunité de les voir sous un jour entièrement nouveau.

Méthodologie
Méthodologie générale
Il s’agit de créer un environnement virtuel où des expériences visant l’observation d’interactions humaines en contexte de surveillance pourront être réalisées. Pour ce faire, nous utiliserons des outils existants et disponibles sous licence « logiciel libre », c’est-à-dire, à peu de frais et avec permission d’accès à la structure du logiciel. En bref, il s’agit de plates-formes utilisées pour créer des jeux sur ordinateur en 3d. Des fonds provenant de la chaire de recherche du Canada sur la surveillance et la construction sociale du risque, dont je suis titulaire, seront utilisés pour acheter le matériel informatique nécessaire. Si ces expériences à petite échelle s’avèrent concluantes, nous déposerons une demande de subvention à la Fondation canadienne pour l’innovation (FCI) pour une infrastructure plus importante.

De manière brève, l’univers virtuel servira à engager des sujets dans des scénarios qui ressembleront à une forme de « jeu », où seront mis en scène des éléments d’un contexte de surveillance (humaine et/ou technologique) et où ils devront remplir des « missions » simples mais qui occasionneront une série de dilemmes quant à la meilleure marche à suivre. Ces missions seront dans certains cas récompensées, dans d’autres, non ; certaines devront être réalisées dans un temps maximum, d’autres en compétition ou en collaboration avec d’autres participants. En fait, comme l’univers virtuel est flexible, une infinité de variations s’offrent à nous et nous permettront de mener des analyses comparatives.

L’environnement 3d offrira 3 types de données empiriques : 1) des informations quantitatives sur le comportement des participants, qui seront colligées dans une base de données : rapidité d’exécution, stratégies d’évitement, collaboration avec d’autres participants, etc. ; 2) informations qualitatives produites par l’observation en temps réel du comportement des participants, via un ordinateur-serveur contrôle. Ici, il s’agira de comprendre comment les participants perçoivent leur univers lorsqu’un aspect ou un autre est modifié par le chercheur. Par exemple, une surveillance technologique (ex. une caméra) est-elle perçue de la même manière qu’une surveillance directe (un agent visible) ? 3) lorsque les participants auront la permission de communiquer verbalement, nous enregistrerons leurs conversations pour analyse.

De plus, nous tiendrons des groupes de discussion avec des participants lorsqu’ils auront terminé les simulations. Les groupes de discussion nous éclaireront sur les aspects plus subjectifs de nos questions de recherche, comme par exemple sur leur perception des « tricheurs » et des « conformistes » rencontrés dans l’univers 3d.

Notre échantillon de participants sera recruté parmi la communauté universitaire, ainsi que dans le grand public. Le recrutement se fera en personne à partir de l’Université et dans un mail commercial voisin, ainsi que par Internet (l’outil de simulation sera disponible à partir du site de la chaire de recherche. Notez que les sites qu’administre le chercheur reçoivent plus de 200'000 visiteurs par année). Nous porterons une attention particulière à la diversification des participants selon l’âge, l’éducation, le genre et la profession, et surtout selon l’expérience des jeux en 3d.

Justification
Bien que la recherche impliquant des univers virtuels soit dans ses premiers balbutiements, nous croyons que plusieurs ouvertures récentes permettent le plus grand optimisme.
Premièrement, il faut comprendre à quel point le comportement des individus dans les univers virtuels est comparable à celui qu’ils adoptent dans la réalité. Bien que l’anonymat et l’absence de danger physique réel, entre autres, introduisent des différences très importantes, les désirs, la façon d’interagir en groupe, la négociation des bénéfices est des sanctions liés à la déviance et à la conformité dans la vie virtuelle sont remarquablement comparables (Whitson et Doyle, 2008 ; Richter et Lechner, 2009). Une recherche en cours sur la déviance et la sanction dans le monde virtuel de World of Warcraft, un jeu en ligne, montre également la même tendance (Gagnon, thèse de doctorat à venir).

Deuxièmement, bien que le contexte expérimental soit un monde de jeu, plusieurs recherches ont déjà démontré que les jeux de rôles et les interactions semi-dirigées produisent des informations qui peuvent être généralisées aux comportements sociaux dans le monde réel (Taylor, 2008); d’ailleurs, les plates-formes de jeux en 3D sont déjà souvent utilisées à des fins de formation et d’entraînement (sous l’appellation de « serious gaming » ou « games-based learning » ; Boyd, 2007 ; de Freitas et Levene, 2004).

Troisièmement, les coûts de construction d’un environnement virtuel sont très peu élevés, surtout si on les compare à l’installation réelle d’un système de vidéosurveillance, par exemple. Ceci, sans compter la flexibilité inhérente au virtuel (les modalités de surveillance et les scénarios d’interactions pouvant être modifiés à volonté) et la disparition de la plupart des enjeux éthiques liés à la surveillance réelle de personnes. Cette flexibilité nous permettra de varier presque à l’infini les divers éléments de l’environnement, entre autres les directives ou objectifs donnés aux participants, le nombre de participants et leur rôle respectif.

 

 

 

Au Royaume-Uni, il y a une caméra de vidéosurveillance par 14 habitants. Au Canada, il y en a moins d’une par 10 000. Le risque n’est donc pas un objet tangible mais le produit d’une estimation variable selon les sociétés, où il mobilise des mesures de contrôle d’ampleur diverse. La plus importante de ces mesures est la surveillance, sous toutes ses formes. Paradoxalement, plus on surveille et plus on arrive à identifier des risques qu’on n’avait pas encore imaginés.

Le programme de la chaire innove en s’attaquant à cette structuration en combinant l’étude des pratiques de la surveillance à celle des représentations du risque, ce qui comblera des lacunes de part et d’autre : placer la surveillance dans son contexte sociopolitique et connecter le discours du risque aux pratiques qui à la fois en découlent et le soutiennent.

La Chaire de recherche du Canada en surveillance et construction sociale du risque est dotée d’un budget de 500'000$ (renouvelable) fourni par le programme des Chaires de recherche du Canada, auquel s’ajoute un financement infrastructure de 325'000$ fourni par la Fondation canadienne pour l’innovation et un fonds de fonctionnement de 100'000$ venant du Conseil de recherche en sciences humaines du Canada. Située à l’Université Laval, la chaire a été fondée en 2009.